Comment Hollande a enterré les politiques d’intégration dans les banlieues (Mondafrique, 13 février 2017)
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« Qui se souvient de l’affaire des « vrais faux rapports » sur l’intégration qui a défrayé la chronique en décembre 2013? Dès sa nomination comme Premier ministre dix huit mois auparavant, Jean Marc Ayrault avait en tète une refondation des politiques d’insertion des communautés d’origine étrangère. Or le travail commandé à cinq groupes d’une cinquantaine de personnalités qualifiées chacun devait finir dans les poubelles de Matignon. Pis qu’un échec pour l’ancien Premier ministre, ce mélodrame public apparaît comme le symptôme du repli politique d’une gauche en mal de toute initiative d’envergure face aux banlieues.

Coups de gueule, coups de pub

Avant de revenir sur l’histoire programmée de cet échec, il s’agit de planter le décor que trouve la gauche revenue au pouvoir après l’élection présidentielle de 2012. Le quinquennat de Nicolas Sarkozy avait débuté avec une vision décapante d’une France réconciliée avec toutes ses composantes. Mais il s’est achevé en abandonnant toute velléité de combattre les discriminations dans les quartiers. Pour en juger, donnons la parole à Yazid Sabbeg nommé par l’ancien chef de l’Etat en 2007 à la tète du Haut commissariat à l’intégration, capable de dresser un terrible réquisitoire contre le bilan du quinquennat de Sarkozy. « Nicolas a choisi pour mener ces réformes, explique-t-il, les femmes  les plus médiocres qui soient : Rachida Dati, Fadela Amara, Rama Yade ou Jeannette Bougrab. » Selon lui, la messe est dite en 2010, lorsque «son entourage chrypto Front National -Buisson, Besson et les autres- lui fait perdre les pédales.» Et d’ajouter : « Avec Nicolas Sarkozy, c’est toujours pareil, des coups de gueule, des coups de pub, et puis rien ne suit. Il rebat toujours les cartes.»

Dès 2010 et alors qu’il était encore en fonctions au Commissariat à l’intégration, Yazid Sabbeg avait tiré la sonnette d’alarme. « La gauche comme la droite ne se sont pas donnés les moyens de changer profondément la réalité des jeunes issus de l’immigration et celle de leurs quartiers. L’équité n’est plus assurée, l’ethnicisation s’accentue et les jeunes s’abstiennent massivement aux élections. D’origine étrangère ou pas, tous sont confrontés aux mêmes impasses : la relégation territoriale, l’absence d’emplois, le non accès aux droits élémentaires, la disparition de toute réalité politique sur ce terrain où l’o de vote pas ». Et d’enfoncer le clou sur l’égalité des chances en pleine régression : « L’intégration en France progresse pour des professions intellectuelles comme les enseignants, les avocats ou les médecins. En revanche le monde des ingénieurs reste fermé et les mathématiques demeurent une matière discriminante. » Et aussi : « La priorité est de rénover l’enseignement technologique, nous sommes la lanterne rouge de l’Europe.»

En prenant le pouvoir en 2012, François Hollande dispose d’un capital de confiance  immense. La « buissonisation » de la campagne présidentielle du candidat de la droite a provoqué un vote massif des quartiers populaires en faveur de la gauche. A la demande de la Fondation Jean Jaurés, une vaste enquête a été lancée par le département « Opinion » de l’IFOP sur « le vote musulman » aux élections présidentielles de 2012. Résultat : les musulmans ont voté massivement à gauche au deuxième tour, plus massivement encore que lors des précédentes élections présidentielles. « Les musulmans ne représentent qu’aux alentours de 5% du corps électoral, explique Gilles Finchelstein, directeur de la Fondation Jean Jaurés, mais ce « sur-vote » du deuxième tour dans les quartiers populaires (86% pour Hollande, 51,5% en moyenne) représente à peu près l’équivalent de l’avance de François Hollande sur Nicolas Sarkozy. » Et le même d’expliquer que ce score « s’explique à la fois par un élément structurel, le penchant en faveur de la gauche, et par un élément conjoncturel, la campagne particulièrement répulsive menée par le président de la République sortant.» L’attente des quartiers populaires était immense. […]

Rien de révolutionnaire, en fait, n’était inscrit dans les préconisations de ces rapports maudits : la lutte contre la « production industrielle de l’échec scolaire », la création d’ « une cour des comptes de l’égalité » ou la fondation d’une véritable autorité de lutte contre les discriminations. Rien à voir avec la polémique médiatique sur un lobby multiculturel qui chercherait à imposer une « France arabo-orientale » en imposant le voile et les langues africaines à l’école de la République.  « Certains membres des groupes de travail ont pu s’inspirer du modèle anglo-saxon, avance Ahmed Boubeker comme une grande partie des sciences sociales aujourd’hui. L’ouverture de l’école aux langues et à l’histoire de l’immigration permet d’assumer des héritages postcoloniaux qui font partie de l’identité française.» Et le sociologue de préciser : « Paradoxalement, nous sommes très critiques sur certaines dérives de la politique de la ville qui ont éloigné les populations des banlieue du droit commun. Le danger du multiculturalisme n’est qu’un épouvantail qui sert les intérêts d’un néo-conservatisme franchouillard et ses lubies sur une « décomposition française.»

Trente ans de désamour entre la gauche et les banlieues ont ainsi été résumés dans l’actualité de cet automne à ramasser à la pelle. Les premières victimes sont les chercheurs impliqués dans la refondation. Car au-delà de la bronca médiatique qui prend fin début 2014, les portails identitaires ont continué longtemps à déverser des tombereaux de boue sur leurs noms : « Je propose qu’Olivier noël renonce à son patronyme fleurant trop bon la chrétienté, Olivier Ramadan serait bien plus de mise » ; « Les inspirateurs d’un tel rapport sont des fauteurs de guerre civile. Ils devront être jugés », « Demandez-vous pourquoi ce fameux rapport sur l’intégration est tellement favorable aux immigrés de tous poils. Et allez voir plus bas sur la liste des experts (celle-ci ne cite que les noms à consonance maghrébine) ». Suivent les coups de fils anonymes et les courriers de menace comme ce dessin d’un gibet et d’une croix de lorraine déposé dans la boîte aux lettres d’un des chercheurs avec le commentaire suivant : « Où qu’ils SOIENT, quoi qu’ils FASSENT, les TRAITRES seront CHÂTIES ! »

Rares sont les personnalités publiques qui ont osé prendre la défense de ces chercheurs victimes de leur engagement. Dans un article intitulé « Quand les « Arabes » prennent le pouvoir par la plume», la sénatrice Esther Benbassa écrit : « N’enterrons pas ces rapports ! Enrichissons-nous de leur contenu ! N’ayons pas peur ! C’est un devoir de la gauche que de décrisper la société et d’œuvrer à la construction de ce grand « Nous ». Entendre ces voix reviendrait à entamer la décolonisation de l’action politique. Avant d’engager les réformes demandées pour qu’une autre France soit possible demain. » « Quand les Arabes prennent la plume » ? Peut-être, mais la sénatrice très impliquée dans son soutien aux minorités néglige un détail important. Plus lascars que nature, les Arabes en question peuvent aussi tenir cette plume d’une main droite… très ferme ! Aussi ferme que celle de Malika Sorel-Sutter.

Lors des événements forts qui marquent les territoires oubliés de la République, des émeutes de 2OO5 à celles d’aujourd’hui, on n’entendra guère, dans le vacarme médiatique, la voix des élites issues de l’immigration, les Najat, Rachida et autres, coupéess radicalement de ce monde qui a légitimé leur résistible ascension. Lorsque les attentats de 2015 auront conduit le pouvoir socialiste à proposer la déchéance de nationalité chez les bi-nationaux, le silence des élites beur deviendra même assourdissant.

L’essentiel de cet article était déja paru dans le livre de Nicolas Beau, « les beurgeois de la république », éditions du Seuil, octobre 2016

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