Turquie: «Erdogan va devoir se tenir à carreau» (20 minutes, 17 avril 2017)
Partager

POLITIQUE L’historienne et sénatrice EELV du Val-de-Marne, Esther Benbassa, franco-turque, a suivi de près la victoire étriquée de Recep Tayyip Erdogan dimanche soir…

Fabrice Pouliquen

« Que » 51,37 % des suffrages. Dimanche, Recep Tayyip Erdogan est loin d’avoir obtenu le plébiscite que ses partisans annonçaient pour le référendum sur le renforcement de ses pouvoirs. Certes, 51,37 % des suffrages, c’était suffisant pour l’emporter, « mais cette victoire a des relents de camouflet », estime l historienne et sénatrice EELV du Val-de-Marne, Esther Benbassa. Née à Istanbul où elle a vécu jusqu’à ses 15 ans, elle suit de près la situation politique du pays. Elle répond aux questions de 20 Minutes.

Comment réagissez-vous déjà au résultat de ce référendum ?

J’ai suivi ce référendum depuis des semaines, grâce à mes amis et étudiants sur place et grâce aux sites Internet alternatifs. Ces différentes sources donnaient le « oui » et le « non » au coude à coude dans ce scrutin. Le résultat n’est donc pas une surprise. Mais il faut bien voir cette courte victoire comme un camouflet pour Erdogan. Istanbul, qu’il a dirigée entre 1994 et 1998, a ainsi basculé pour le non, tout comme Ankara, Izmir, deux autres villes très importantes. L’opposition était aussi très forte dans le sud du pays très ouvert au tourisme. Ce sont alors le centre et le nord de l’ Anatolie qui ont voté massivement pour le renforcement des pouvoirs de Recep Erdogan. Il s’agit de poches de résistance historiques à la laïcisation et l’occidentalisation du pays commencée avec Mustafa Kemal Atatürk en 1922. La religion joue un rôle très important pour ces populations.

Qu’est-ce qui pousse Erdogan à vouloir renforcer ses pouvoirs. Est-ce le seul moyen d’assurer une stabilité politique, comme le disent ses partisans ?

C’est faux. Il y a quelques années encore, alors qu’Erdogan commençait déjà à durcir sa politique, la Turquie était une démocratie avec une économie florissante. La stabilité du pays ne va pas s’améliorer en passant à un régime dans lequel Erdogan est tout-puissant, gouverne par décrets, sans Premier ministre, nomme les fonctionnaires et les juges… Si Erdogan cherche à renforcer ses pouvoirs, c’est tout simplement parce que c’est un autocrate. Certes, dans le passé, lorsqu’il était Premier ministre, il a fait quelques pas vers l’Europe parce qu’il pensait qu’il fallait donner une belle image de la Turquie. Par la suite, il est revenu à son ADN politique : il veut rétablir le régime du sultanat. Il veut gouverner tout seul, point.

Les négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne sont à l’arrêt depuis plusieurs années. Est-ce que cet échec peut expliquer le durcissement de la politique d’Erdogan ?

Je pense que l’Europe est en partie responsable de ce qui se passe en ce moment en Turquie en ne la prenant pas à temps en son sein. Intégrée, la Turquie aurait été obligée de poursuivre les réformes démocratiques. Aujourd’hui, l’Union européenne se retrouve avec, à l’une de ses portes, une dictature qui pourrait très bien faire pression sur elle à l’avenir. Sur la question des réfugiés, par exemple, Erdogan pourrait très bien décider d’ouvrir grand les frontières du pays. Je ne pense pas qu’il cherche aujourd’hui à entrer dans l’Union européenne. J’ai bien plus l’impression qu’il cherche à devenir l’homme fort du monde musulman et de tourner son regard vers les pays musulmans à l’est de sa frontière.

Erdogan dit vouloir désormais organiser un nouveau référendum, cette fois-ci pour rétablir la peine capitale. Faut-il y croire ?

C’est difficile de s’avancer. Je ne pense pas qu’il va trop bouger dans les prochains mois, il devra se tenir à carreau. Encore une fois, il est loin d’avoir obtenu dimanche l’écrasante victoire que ses partisans annonçaient. J’ai écouté son discours dimanche soir : le ton utilisé donnait l’impression que lui-même n’était pas très rassuré. S’il a gagné dimanche, il s’est aussi sûrement rendu compte qu’il avait une vraie opposition en Turquie, potentiellement bruyante, et qu’il ne pourra pas faire ce qu’il veut. Alors ce référendum sur la peine de mort, je ne pense pas qu’il l’osera tout de suite.

 

Pour(re)lire l’intégralité de l’article de 20 minutes, cliquer ici.