Turquie. « Il y a une résistance à laquelle Erdogan ne s’attendait pas » (Ouest-France, 18 avril 2017)
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Au lendemain de la victoire du « oui » au référendum sur le renforcement des pouvoirs du président Recep Tayyip Erdogan, le principal parti d’opposition turc dénonce des irrégularités et demande l’invalidation du scrutin. Entretien avec Esther Benbassa, sénatrice française (EELV), née à Istanbul et qui a rencontré des associations de défense des droits des femmes en Turquie en décembre.

Quels sont les enseignements de cette courte victoire, 51,4 %, pour le président Recep Tayyip Erdogan ?

Je note d’abord qu’il existe une forte résistance à laquelle il ne s’attendait pas. C’est une surprise pour moi, étant donné l’insupportable propagande et la peur que l’AKP, le parti d’Erdogan, a fait régner tout au long de cette campagne référendaire. Pour la ville d’Ankara, qui a voté « non » à l’extension des pouvoirs présidentiels, on peut même parler de camouflet. Cette capitale créée de toutes pièces par le fondateur de la République turque, Mustafa Kemal Atatürk, a résisté à Erdogan. C’est la ville des laïcs, des fonctionnaires. Malgré la purge massive qui a suivi le coup d’État manqué de juillet, les habitants n’ont pas eu peur de résister au régime.

Le soutien vient des campagnes, de l’Anatolie intérieure…

Oui. C’est le retour des refoulés, ce centre rural qui a toujours été réfractaire aux réformes d’une Turquie moderne, ouverte sur le monde occidentalisé. Des grandes villes tournées vers le monde musulman, comme Konya ou Kayseri, ont voté à 70 % pour les changements constitutionnels. Pour ces habitants, Erdogan est l’homme providentiel. Les populations de l’Anatolie intérieure ont vu leurs revenus tripler grâce à lui. Il a modernisé leurs villes, relancer la machine économique. Ils paraissent prêts à l’accompagner dans son rêve de devenir le nouveau sultan, le nouveau calife d’une Turquie musulmane.

L’opposition conteste le résultat, les observateurs internationaux dénoncent des irrégularités du scrutin. Croyez-vous au recomptage des voix ?

Non, je ne crois pas que l’opposition obtiendra des résultats positifs. Le conseil électoral a changé les règles au beau milieu du référendum, en acceptant les bulletins non-valides. Il est sous la coupe du pouvoir ; il n’a aucune légitimité. S’il s’avère que les partisans de l’AKP ont bourré les urnes, Erdogan perdra encore davantage sa crédibilité en Europe et en Occident, mais cela n’aura pas d’incidence sur le vote de dimanche.

Ce résultat serré ne va-t-il pas contraindre le président turc à modifier ses plans d’avenir ?

J’ai bien écouté son discours dimanche soir. Le ton n’avait pas la flamboyance habituelle. Il a félicité ses partisans mais sans provocation à l’encontre de tous ceux qui ne l’ont pas soutenu sur cette voie de l’autocratie. Les choses vont un peu se compliquer pour lui. Il va devoir recréer une stabilité dans le pays, rassurer les investisseurs qui sont par nature conservateurs, car l’économie va très mal. Je ne pense pas qu’il va lancer rapidement son nouveau référendum sur la peine de mort. Il devrait aussi repousser encore les prochaines législatives. Puisqu’il va gouverner par décret, il me semble que ces élections ne lui serviront qu’à se débarrasser définitivement de l’opposition, en particulier du parti HDP pro kurdes, et donner à l’étranger une image de prétendue démocratie. Ce futur parlement sera fantoche…

Que va changer cette nouvelle hyperprésidence turque sur la scène internationale ?

Le Conseil de l’Europe, dont fait partie la Turquie, a jugé que ce scrutin ne respecte pas ses normes. Il est plus que temps que l’Union européenne redresse sa colonne vertébrale et soit plus ferme avec ce régime qui devient de plus en plus autoritaire et façonne une société de plus en plus rigoriste. La Turquie est un pays important, aux portes de l’Europe. Les dirigeants européens, en agissant autrement depuis une décennie, auraient pu faire de ce pays une véritable muraille contre le terrorisme. Le flirt avec l’UE me paraît bien fini, surtout avec un possible rétablissement de la peine de mort.

Erdogan peut-il complètement tourner le dos aux Européens ?

On verra. Il n’a aucun intérêt à mettre fin à des traités européens dont l’économie turque a rudement besoin. Le tourisme tourne au ralenti depuis un peu plus de trois ans. D’un autre côté, son rêve de devenir le grand leader du monde musulman dans la région devrait rester limité. Il y a beaucoup de candidats pour jouer ce rôle. Il y a trop de tiraillements entre les sunnites et les chiites, le courant religieux des alévis turcs qui ont majoritairement voté contre le projet d’hyperprésident. Erdogan pourrait aussi se tourner vers l’Asie centrale et vers Poutine, auquel il ressemble de plus en plus, à chaque décision politique.

 

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