Un rapport du Sénat enterre le concept de déradicalisation (« Mediapart », 13 juillet 2017)
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Dans leur rapport sur « le désendoctrinement et la réinsertion des djihadistes en France et en Europe », les sénatrices Esther Benbassa et Catherine Trœndlé dénoncent le « business du terrorisme » et les méthodes employées par l’État pour lutter contre le phénomène djihadiste.

Il ne faut pas désespérer de nos hommes et femmes politiques en général et des sénateurs en particulier. Dans la nuit de mardi à mercredi, certains d’entre eux se sont dressés contre l’interdiction des emplois familiaux, renvoyant une image déplorable de la Chambre haute. Mais onze heures plus tard, deux sénatrices, Esther Benbassa (Europe Écologie-Les Verts), qui a tenu un blog sur Mediapart, et Catherine Trœndlé (Les Républicains) tenaient une conférence de presse pour présenter leur rapport sur « le désendoctrinement et la réinsertion des djihadistes en France et en Europe », un travail remarquable et utile, recoupant les thèses des chercheurs les plus sérieux sur le djihad, rassurant quant à la capacité de penser d’une classe politique plutôt prompte aux déclarations tapageuses et gonflements de torse dès lors qu’il s’agit de disserter sur les attentats et leurs auteurs.

Alors que le projet de loi antiterroriste transposant dans le droit commun des mesures de sécurité inspirées de l’état d’urgence sera examiné par le Sénat, les 18 et 19 juillet prochains, les sénatrices Benbassa et Trœndlé règlent son compte au concept de déradicalisation. « Il faut rester humble, nous n’arrivons pas à “déradicaliser” », avoue l’élue LR. Le rapport cite le professeur de sociologie Gérald Bronner : « On ne démonte pas une croyance. »

Dans une tribune publiée dans Le Monde en début d’année, l’analyste Yves Trotignon, ancien de la DGSE, avait déjà résumé l’inanité d’un projet consistant à infléchir les croyances de personnes entendant changer le monde par la violence. « Les membres d’Action directe ne se sont vu ­prescrire aucune séance de désendoctrinement », faisait-il mine de s’étonner, avant de rappeler que les terroristes d’extrême gauche avaient été jugés au regard des crimes commis et non de leurs convictions politiques.

« Il ne faut pas présenter les djihadistes comme des victimes, considère elle aussi Esther BenbassaDire qu’ils sont sous une emprise sectaire, les ramener à un problème psychiatrique, c’est laisser entendre qu’ils sont malades, qu’ils ne sont pas responsables. C’est faux. Leurs actes sont réfléchis. Il y a un engagement, funeste et mortifère, dans une idéologie, celle de l’État islamique. »

Aussi les sénatrices préfèrent-elles employer les termes de « désembrigadement », de « désendoctrinement » ou de « réinsertion ». Et il ne s’agit pas que de sémantique. Les termes choisis désignent, écrivent-elles dans leur rapport, « le processus d’émancipation de la radicalité et de renoncement à l’action violente, sans prétendre au renoncement à une idéologie ». À partir du bon diagnostic, on risque mieux de trouver les bons remèdes.

Jusqu’ici, ceux employés par l’État posent question. Et c’est un euphémisme. Avec la multiplication des attentats, les pouvoirs publics ont empilé les plans d’action, dans la précipitation : plan de lutte antiterroriste présenté le 21 janvier 2015 après les attentats des 7, 8 et 9 janvier ; pacte de sécurité défini après les attentats du 13 novembre 2015 ; plan d’action contre la radicalisation et le terrorisme présenté le 9 mai 2016 ; ouverture d’un centre de réinsertion et de citoyenneté au début du mois de septembre ; plan pour la sécurité pénitentiaire et l’action contre la radicalisation violente présenté le 25 octobre 2016. Des associations se sont vu confier la mise en œuvre de ces programmes. Avec de grosses subventions à la clé. Le gâteau serait, selon le décompte des sénatrices, de 100 millions d’euros sur trois ans pour la prévention et la prise en charge des personnes radicalisées. De quoi aiguiser bien des appétits.

D’autant plus que ces programmes ayant été établis dans l’urgence, l’État a accordé un blanc-seing à ceux chargés de les exécuter. « Il n’y a pas d’évaluation, de cahier des charges, regrette Catherine Trœndlé. Il faut mieux les encadrer. Au lieu de cela, en lançant dans la précipitation un nouveau plan par an, on a créé un millefeuille d’institutions. »

« Il y a un business du terrorisme, s’exaspère Esther BenbassaC’est un marché très juteux. Les subventions oscillent entre 800 et 438 120 euros… » Arrivant au même constat que le journaliste récemment récompensé du prix Albert Londres, David Thomson, qui dénonçait la « tartuferie » de certains programmes, les sénatrices avaient publié un bilan d’étape en février pour alerter les pouvoirs publics et préconiser une évaluation urgente des dispositifs de prise en charge de la radicalisation. Durant leur conférence de presse, les deux rapporteuses ont fait à plusieurs reprises état de « pressions » subies après la parution du bilan d’étape : « Certaines personnes s’inquiétaient qu’on leur coupe la manne… » Et de noter que trois figures de la déradicalisation ont depuis eu « des démêlés avec la justice », du fait de leur gestion financière notamment.

« La prison sentait l’eau de Javel… »

Les sénatrices constatent d’ailleurs que certaines associations ont préféré évoluer pour se transformer en cabinets de consulting privés, échappant ainsi à tout contrôle de la part des organismes publics, mais continuant à facturer – très cher – leurs « formations en déradicalisation ».

Le bilan d’étape – et sa médiatisation – a néanmoins permis au Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR), chargé de la coordination nationale de tous ces dispositifs, de faire un peu de ménage, mettant un terme de manière anticipée à certains marchés publics. Des associations ont vu leurs subventions diminuer, voire être supprimées.

Le bilan d’étape avait également pointé l’échec patent de l’expérimentation conduite à Pontourny (Indre-et-Loire). Le seul « centre de déradicalisation » français avait reçu une dotation initiale de 2,5 millions d’euros en septembre 2016, avant d’être fermé en février 2017, faute de pensionnaires…

Et encore, les sénatrices, pas dupes, reconnaissent qu’elles n’ont pu voir que ce qu’on a bien voulu leur laisser voir. « Quand un sénateur se déplace, ceux qui le reçoivent veillent à tout briquer… », commence à raconter l’élue verte. « Lorsqu’on s’est déplacées à la maison d’arrêt d’Osny (Val-d’Oise), tout était propre, poursuit l’élue LR. Cela sentait l’eau de Javel. En revanche, on n’a pu rencontrer aucun détenu… Nous étions perplexes… »

Il s’agissait d’évaluer une des cinq unités dédiées aux islamistes en détention qui avaient commencé à fonctionner début 2016. Quatre mois après la visite des sénatrices, un locataire de l’unité d’Osny agressait deux surveillants pénitentiaires, voulant commettre son attentat à l’intérieur de la prison…

Tout n’est pas négatif. Ainsi, les cellules pilotées par les préfectures et regroupant différents acteurs locaux (les forces de l’ordre, la justice mais aussi les responsables de la politique sociale, de la protection de l’enfance et de la politique de la ville, les cellules d’écoute et d’accompagnement des familles, certaines associations) ont enregistré des résultats encourageants, notamment à Lille et Marseille.

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