Un rapport sénatorial très sévère sur la politique de déradicalisation en France (« Aujourd’hui en France », 13 juillet 2017)
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Le bilan d’étape publié en février n’avait pas manqué de susciter les critiques. Le rapport final devrait être plus «complet», promet la sénatrice écologiste Esther Benbassa. Rapporteur de la mission d’information «désendoctrinement, désembrigadement et réinsertion des djihadistes en Europe», avec sa collègue Catherine Troendlé (LR), elle qualifie d’«échec cuisant» voire de «fiasco complet» la politique de regroupement des détenus radicalisés menée ces dernières années en France ainsi que ce qu’elle qualifie de «business» de la déradicalisation.

Parmi les mesures préconisées, les deux sénatrices demandent tout d’abord la fermeture du centre de déradicalisation de Pontourny, voué à accueillir des jeunes en voie de radicalisation sur la base du volontariat. Le lieu de déradicalisation d’Indre-et-Loire tourne aujourd’hui à vide, sans pensionnaire, tandis qu’une trentaine de salariés sont payés sans avoir de mission précise. Le centre, expérimental, a coûté au total 2,5 millions d’euros. Dénonçant une «gabegie financière», le rapport recommande de «mettre fin à l’expérimentation et renoncer à sa généralisation».

Les deux parlementaires notent également que certains projets de déradicalisation se sont attiré les foudres de la justice. Présentée comme une spécialiste de la question, Sonia Imloul, fondatrice sur la Maison de la Prévention et de la Famille, a été condamnée à quatre mois avec sursis pour détournement de fonds publics, blanchiment et travail dissimulé.

Un processus inefficace

Ces critiques s’ajoutent aux soupçons d’inefficacité. Le départ en Syrie d’une jeune femme présentée comme déradicalisée après être passée dans le centre de Dounia Bouzar, avait déjà illustré l’échec de cette démarche en novembre 2015. Ancien des services de renseignement et spécialiste de la question, Abou Djaffar n’est pas très enthousiaste face aux mesures de contre-radicalisation expérimentées en France. «D’un point de vue personnel, je ne suis pas certain que l’on parvienne pas à déradicaliser durablement la totalité des personnes qui adhèrent aux idéaux des groupes djihadistes. Une personne qui sort d’un programme de déradicalisation actuellement, vous ne pouvez pas être sûr qu’elle ne sera pas de nouveau tentée par la violence politique», explique-t-il dans une interview à France Soir.

Le rapport propose plusieurs pistes de réflexion. Esther Benbassa et Catherine Troendlé préconisent un «cahier des charges» national pour sélectionner les organismes destinés à prévenir la radicalisation. Elle suggèrent de «systématiser l’évaluation du contenu des programmes financés et réduire progressivement leur nombre de sorte à opter pour la qualité plutôt que la quantité». Elles souhaitent que la lutte contre la radicalisation mette l’accent sur «l’individualisation», «l’accompagnement sur mesure» et la «transversalité de la prise en charge» en vue de la réinsertion, en ménageant un «équilibre entre l’intervention sociale et les exigences de sécurité».

Les deux sénatrices recommandent aussi de travailler avec la recherche universitaire, de mettre en réseau les expériences françaises avec celles d’autres pays, de développer les alternatives à l’incarcération pour les mineurs mis en examen et d’impliquer la protection judiciaire de la jeunesse

Serge Hefez, lui, salue une «belle réussite»

Face aux accusations des deux sénatrices, de nombreux responsables en charge de la lutte contre la radicalisation montent au créneau pour défendre le bilan de cette politique. Responsable d’une consultation psychiatrique spécialisée dans la prise en charge de jeunes embrigadés et de leur famille, en lien avec la préfecture de Paris et le numéro vert Stop djihadisme, Serge Hefez a nuance les conclusion du rapport. «Pour avoir arpenté de nombreuses villes de France depuis deux ans, je sais avoir rencontré partout une extraordinaire mobilisation de la part de l’ensemble des acteurs concernés. Ces mêmes acteurs sont stigmatisés dans ce rapport pour leur amateurisme, voire pour leur seul et unique intérêt envers une manne financière qui leur serait tombée du ciel», détaille-t-il dans une tribune publiée par Libération.

 

Le psychiatre n’hésite pas à défendre les actions de lutte contre l’embrigadement djihadiste. «D’après les premiers résultats, 43 % des jeunes pris en charge en 2014 sont considérés par leur famille comme sortis de l’emprise du discours radical. On peut considérer que c’est trop peu, que c’est un «fiasco». Pour m’occuper de jeunes en déshérence depuis plus de trente ans, je considère qu’un tel résultat est plutôt une belle réussite.»