Acteurs de la société civile et professionnels de la politique, des liaisons tortueuses (Libération, 6 novembre 2018)
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Acteurs de la société civile et professionnels de la politique, des liaisons tortueuses

Par Rachid Laïreche — 6 novembre 2018 à 20:46

Les fondateurs du mouvement Place publique Jo Spiegel, Claire Nouvian, Raphaël Glucksmann, Thomas Porcher et Diana Filippova, à Paris, lundi.Les fondateurs du mouvement Place publique Jo Spiegel, Claire Nouvian, Raphaël Glucksmann, Thomas Porcher et Diana Filippova, à Paris, lundi. Photo Boris Allin. Hans Lucas pour Libération

Même si l’initiative est plutôt rare à gauche, la création de Place publique interroge une nouvelle fois le rapport des acteurs de terrain aux partis plus traditionnels.
Acteurs de la société civile et professionnels de la politique, des liaisons tortueuses
Raphaël Glucksmann et sa bande se lancent tout seuls, comme des grands. Ils partent à l’aventure sans les (partis) politiques. Sans être totalement inédit, c’est rare. A gauche, depuis quelques années, la logique était plutôt l’inverse : les acteurs de la société civile rejoignaient les candidats pour faire cause commune. Cela a fait le succès d’Europe Ecologie-les Verts (EE-LV) il y a dix ans pile. Sur le papier, c’est super joli : défendre le même programme et ne faire qu’un dans les urnes. Un spécialiste de terrain, «ça crédibilise» un candidat, «ça rassure» les électeurs, souffle un communiste parisien.

Le hic : ça ne se passe pas toujours bien. Parfois, lorsqu’elles s’allient avec les politiques, les têtes d’affiche «société civile» se sentent mises à l’écart. L’une d’entre elles, ayant participé à la campagne présidentielle de Benoît Hamon, témoigne : «Les politiques nous courent après, se font de la pub sur notre dos et une fois que les choses sérieuses commencent, on ne participe plus aux prises de décision.» Les acteurs de terrain pointent également les méthodes de travail des politiques. Ils détestent le mot «stratégie» et les petites phrases assassines dans les médias. «Le politique joue au billard. Il pense toujours au coup d’après, il scrute au millimètre les gestes du voisin et il lui tape dessus à la moindre occasion. Alors que nous, on se moque du voisin : on regarde la situation et on agit avec nos armes. Nous sommes pragmatiques, contrairement à eux», résume une militante écologiste qui précise que, «bien heureusement, ils ne sont pas tous comme ça».
Dans un premier temps, les politiques se marrent lorsqu’on évoque le sujet. «La plupart du temps, c’est super simple de travailler avec les acteurs de terrain, raconte Hamon. Après, c’est comme les politiques, certains ont le boulard et lorsqu’ils écrivent un texte, c’est la bataille pour leur faire changer une virgule…» Ce qui agace l’ancien ténor socialiste, ce sont les «préjugés». Le politique est décrit comme un «individualiste» qui pense avant tout à ses mandats et à la prochaine élection. «C’est trop facile, ils se donnent le rôle des gentils, des puristes et nous on est les méchants, abonde un dirigeant socialiste. Vous pensez que lorsqu’ils nous rejoignent, c’est pour nos beaux yeux ? Eux aussi ils courent derrière un mandat et la notoriété dans les médias…»
Résultat : lorsqu’un intello écrit une tribune, il demande souvent au politique de signer, à condition de ne pas se pointer avec son étiquette d’élu. Récemment, c’est arrivé à la sénatrice écolo Esther Benbassa, qui a été contrainte de se présenter en tant qu’universitaire, son premier métier.
Des méthodes «malsaines», lâche un membre d’EE-LV qui préfère mettre en avant le bon côté de la situation : «Le plus important, c’est de se retrouver sur le fond et d’avoir le sourire sur les photos.» Pour le moment, Place publique occupe toute l’image