Faut-il dépénaliser le cannabis en France ? (Le Dauphiné – DNA – 29 janvier 2014)
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Les partisans d’un assouplissement affirment que la vente libre mettrait fin aux trafics. Les « répressifs » estiment au contraire dangereux de légaliser une troisième drogue, après l’alcool et le tabac.

Même Manuel Valls a déjà fumé son joint de cannabis. Le ministre de l’Intérieur l’a concédé au micro de Jean-Jacques Bourdin sur RMC le 21 janvier. Mais il a tout de suite rebondi en indiquant qu’il restait « favorable à l’interdiction du cannabis, car la société a besoin de normes, de règles ».

La France, avec la Suède et la Finlande, applique la politique la plus sévère en matière de cannabis. La loi prévoit des peines maximales d’un an d’emprisonnement et de 3 750 € d’amende. Avec finalement peu d’effet sur la consommation des adolescents. Les jeunes Français sont même devenus les champions en Europe en la matière. En 2011, 24 % des moins de 16 ans fumaient un joint au moins une fois par an selon une enquête de l’ European School Project on alcohol and other drugs , menée dans 36 pays en Europe.

« Boîte de Pandore »

Que faut-il faire ? Dépénaliser ? Hier, la sénatrice écologiste Esther Benbassa a déposé une proposition de loi pour autoriser l’usage et la vente du cannabis : selon elle, « la prohibition ne marche pas ». La parlementaire du Val-de-Marne préconise que la vente de cannabis à des fins non thérapeutiques, comme en Uruguay soit contrôlée par l’État, en passant par l’intermédiaire de débitants mais en interdisant la publicité et la vente aux mineurs. Comme le tabac en somme.

Les expériences suédoise et espagnole ne poussent pas à franchir le pas. Aujourd’hui Madrid est revenue sur sa politique libérale, après avoir notamment constaté un passage inquiétant des drogues « douces » aux drogues « dures ». Les Espagnols peuvent toutefois toujours fumer chez eux.

La Suède est aujourd’hui considérée comme un « modèle » en matière de lutte contre la toxicomanie. Après les années 60 où tout était « presque permis », elle est devenue un des pays les plus stricts. « Mais la différence avec la France, c’est la prévention et les importants investissements dans les traitements des toxicomanes », explique Serge Lebigot, président de l’association Parents contre la drogue. Pour lui, « il ne faut pas ouvrir la boîte de Pandore en dépénalisant. Aujourd’hui, déjà deux drogues sont légales en France, le tabac et l’alcool. Et je ne connais pas un seul gamin qui n’a pas essayé la cigarette ou un alcool fort. Je ne vois pas l’intérêt de rajouter une troisième drogue dans un système qui ne fonctionne pas » souligne l’auteur du Dossier noir du cannabis (éditions Salvator, 2013). Pour ce dernier des campagnes de prévention dès le CM1/CM2 seraient plus efficaces, « en troisième, il est déjà trop tard ».

Le procureur de Grenoble veut éviter les idées reçues

Le docteur Alain Rigaud, président de l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (Anpaa) ne partage pas cette analyse et prône une réforme de la loi de 1970 : « Notre législation ne fait aucune différence entre le cannabis et l’héroïne, c’est pour cela qu’elle n’est plus crédible pour les consommateurs qui, eux, font la différence. » Pour ce médecin, la « pénalisation n’aide surtout pas ceux qui auraient besoin de l’être. Les gros consommateurs, les toxicomanes, ne se dirigent pas vers des parcours de soins de peur d’être sanctionnés. Certes, le cannabis est de la drogue, mais il existe des produits aussi dangereux, voire plus dangereux en terme de santé publique qui sont autorisés, comme l’alcool ou le tabac. »

Dans le monde judiciaire, le débat existe également. Le droit doit « évoluer en fonction de la société », a estimé hier le procureur de la République de Grenoble Jean-Yves Coquillat, en parlant d’« échec » de la politique répressive. « Aux Pays-Bas, en Suisse, en Espagne, le cannabis est en vente libre ou toléré. Pouvons-nous en faire abstraction ? Gardons-nous des idées reçues depuis toujours : ce n’est pas bien, c’est mal, c’est dangereux, c’est interdit… », conclut le procureur.

Par Patrice BARRÈRE | Publié le 29/01/2014 à 06:08
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