Journée des droits des femmes : « Au Sénat, il subsiste une parité de façade, il faut se bagarrer tout le temps »
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Le sexisme en politique a encore de beaux restes, selon plusieurs sénatrices. Elles ressentent encore la misogynie de quelques « lourdauds ». Mais selon la sénatrice LR, Dominique Estrosi-Sassone, « ça n’existe pas davantage en politique que dans d’autres sphères ». Et les attitudes évoluent.

François Vignal Par François Vignal
3mn

La Journée internationale pour les droits des femmes, ce vendredi 8 mars, est chaque année l’occasion de faire le point sur la place de la femme dans la société. Y compris en politique. Si le principe d’une seule journée a souvent été critiqué pour ses limites, elle permet de rappeler les inégalités ou le sexisme et la misogynie qui perdurent encore, malgré l’évolution des mentalités.

Au Sénat, plusieurs sénatrices se sont directement retrouvées confrontées aux réactions de certains sénateurs. On se souvient de cet échange électrique, en 2013, lors d’un débat sur le scrutin paritaire pour les départementales. La sénatrice PS Laurence Rossignol avait décerné au sénateur LR, Bruno Sido, « la palme du misogyne beauf » (voir notre article). Ou plus récemment, cet échange entre la secrétaire d’Etat Brune Poirson et le sénateur LR Gérard Longuet (voir dans le sujet vidéo de Jonathan Dupriez).

Sexisme « ancré dans les comportements »

Ce sexisme est « tellement ancré dans les comportements. Les femmes ont tellement l’habitude – on fait avec – qu’on a fini par ne plus le voir, par ne pas le voir. Donc il faut le montrer pour l’éradiquer » estime aujourd’hui Laurence Rossignol (voir le sujet).

Le sexisme ou la misogynie en politique, « ça n’existe pas » ironise la sénatrice Génération.s du Val-de-Marne, Sophie Taillé-Polian. Femme et jeune, elle a connu une drôle d’expérience après son élection au Sénat, en 2017 :

« Quand je suis arrivée, les gens pensaient que j’étais collaboratrice. Comment en aurait-il pu être autrement, quand on ne ressemble ni au sénateur, ni à la sénatrice moyenne ? »

Aujourd’hui, le Sénat compte 33% de femmes (38,8% à l’Assemblée après les législatives de 2017). Leur part progresse élection après élection, mais on est encore loin de s’approcher de la parité.

« La misogynie est très présente au Sénat »

Pour Esther Benbassa, sénatrice EELV et auteure du livre « Violences sexistes et sexuelles en politique », paru en octobre 2018, il n’y pas de doute :

« La misogynie est très présente au Sénat. Dans l’hémicycle, en séance, dès que des femmes parlent, les sénateurs commencent à bavarder. Quand un homme parle, même s’ils ne sont pas d’accord, il n’y a rien. C’est courant. Notre parole ne compte pas autant que celle des sénateurs hommes ».

« Parfois, il y a des remarques, qui sont anodines, mais qu’on ne fait pas aux hommes » ajoute encore la sénatrice EELV de Paris. S’« il y a des lourdauds chez les sénateurs », elle constate que « les jeunes gens sont différents ». Ces questions ne sont pas propres à un parti : « La misogynie n’a pas de couleur politique. On voit tout ce qui arrive, y compris chez nous à EELV » dit-elle, en référence au procès Baupin, accusé d’agressions et de harcèlement sexuel.

« Il y a une évolution de génération »

Nathalie Goulet, sénatrice UDI de l’Orne, se souvient de son côté d’« un ancien président de commission qui était franchement misogyne ». Dans ses travaux au Sénat, elle raconte avoir déjà dû faire face à « de l’autoritarisme déplacé, un manque de partage d’informations ou des prises de parole intempestives », qu’elle estime dus à sa condition féminine. Mais elle sent un changement : « Les plus vieux sont partis. Il y a une évolution de génération, plus jeune et avec une autre éducation. Il reste quelques beaufs dans la maison, mais c’est résiduel. Ou ils le font entre eux ! »

Reste qu’une certaine vision de la femme est encore ancrée dans les esprits, selon Sylvie Goy-Chavent, sénatrice UDI de l’Ain. « On n’a jamais eu de reine, mais des régentes » rappelle l’élue. Cependant, elle tempère la vision de sa collègue écologiste : « Ça se passe très bien au Sénat ». Mais elle souligne qu’« une femme doit toujours travailler plus. Elle sera davantage jugée ». Certaines visions passéistes viennent parfois des femmes elle-même. Sylvie Goy-Chavent se souvient : « Au début de ma vie politique, une femme m’a dit comment tu feras pour élever tes filles, si tu es élue maire ? »

Selon la sénatrice PS Marie-Pierre de la Gontrie, les choses changent… doucement. « Balance ton porc a joué un rôle dans la libération de la parole. Un certain nombre d’hommes ne verbalisent plus. Mais ils n’en sont pas à l’étape de ne plus penser. Au Sénat, il subsiste un sexisme ambiant, latent, une parité de façade. Il faut se bagarrer tout le temps » explique la sénatrice, invitée de Territoires Sénat ce vendredi 8 mars. Regardez :

« Ce n’est pas au Sénat qu’on ressent le plus la misogynie »

Samia Ghali pense aussi que « ce n’est pas au Sénat qu’on ressent le plus la misogynie ». « Mais c’est vrai que certains pensent que le plus bête des hommes vaut mieux que la meilleure des femmes » lance la sénatrice PS des Bouches-du-Rhône.

D’autres femmes n’ont pas subi le sexisme. « Personnellement, je n’y ai jamais été confronté au Sénat » assure Dominique Estrosi-Sassone, sénatrice LR des Alpes-Maritimes. « Ça n’existe pas davantage en politique que dans d’autres sphères » pense-t-elle. Dominique Estrosi-Sassone tient à souligner la nécessité de faire la différence entre sexisme et « compliments ou jeu de séduction ».

Sa collègue du groupe LR, Christine Lavarde, plus jeune sénatrice, à 34 ans, a « vraiment l’impression que l’ensemble de (ses) collègues masculins ont bien le sentiment qu’on ne peut plus se permettre tout ce qu’on pouvait se permettre il y a une dizaine d’années ».

« Etre une femme en politique est une chance, car nous sommes à la mode »

Pour Muriel Jourda, qui vient de s’illustrer à la Haute assemblée en tant que co-rapporteure de la commission d’enquête sur l’affaire Benalla, au contraire, « être une femme en politique est une chance, car nous sommes à la mode. Il faut des femmes, alors nous sommes sollicitées ». Elle y voit une forme de « discrimination positive. On nous ouvre des postes, qui ne l’étaient pas spontanément pour nous avant. Ça nous ouvre des perspectives ». Elle ajoute : « Il faut bien trouver des portes d’entrée ».

Pour faire avancer les choses, plutôt qu’une journée de la femme, le sénateur PCF Pascal Savoldelli – car le sujet est évidemment aussi une affaire d’hommes – propose de faire « au Sénat un état des lieux, un bilan annuel de l’égalité femme-homme ». « On a énormément de matériaux au Sénat, qui doivent nous permettre, en complétant par des expertises en dehors de la chambre, de dire où on en est sur la question salariale, l’exercice des responsabilités ». Pour le sénateur du Val-de-Marne, « c’est un travail qui doit être fait par l’ensemble des parlementaires, quels que soient leur sexe et leur sensibilité politique ».

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