Public Sénat : « Tuerie à la préfecture : « Le dysfonctionnement de trop » pour les sénateurs »
Partager

Christophe Castaner sera auditionné pour la troisième fois en moins d’un an par le Sénat à la suite d’un « dysfonctionnement » au sein de son ministère et de la préfecture. Quatre jours après l’attaque qui a frappé la préfecture de police de Paris, les sénateurs s’interrogent notamment sur « le décalage » entre les premières déclarations du ministre et l’avancement de l’enquête.

Ce sont des retrouvailles pas si lointaines qui s’annoncent cette semaine pour Christophe Castaner. « Les failles » admises sur le tard par le ministre, dans le suivi pour radicalisation d’un fonctionnaire de la préfecture de police qui a poignardé à mort quatre policiers avant d’être abattu jeudi dernier, le conduisent une nouvelle fois devant les sénateurs.

« C’est un habitué de la commission des lois »

Nommé ministre de l’Intérieur en octobre 2018, Christophe Castaner a déjà été auditionné trois fois par la Haute Assemblée, pour des dysfonctionnements au sein de son ministère (voir nos articles iciici et ici). Pressé de démissionner par une partie de l’opposition, Christophe Castaner répondra, une nouvelle fois, aux questions des sénateurs, jeudi à 9H devant la commission des lois, après une autre audition mardi à huis clos, devant la délégation parlementaire au renseignement. « C’est un habitué de la commission des lois, c’est vrai » souligne le patron du groupe PS, membre de la commission, Patrick Kanner.

« Au Sénat, nous allons faire des auditions pour comprendre ce dysfonctionnement de l’État. Les Français n’ont plus confiance dans la parole publique et Christophe Castaner. Et ses déclarations participent à cette défiance » a estimé ce lundi sur RTL, le président du Sénat, Gérard Larcher.

« Évidemment, il y a eu des failles »

La veille, sur TF1, le ministre de l’Intérieur a, en effet, dû justifier sa première déclaration au sujet du profil de l’assaillant. Quelques heures après les faits, Christophe Castaner avait assuré que Mickaël Harpon « n’avait jamais présenté de difficultés comportementales » ni « le moindre signe d’alerte ». Des propos démentis dès le lendemain par la saisine du parquet national antiterroriste sous les qualifications d’« assassinat et tentative d’assassinat sur personne dépositaire de l’autorité publique en relation avec une entreprise terroriste », et pour « association de malfaiteurs terroriste criminelle ».

« Évidemment, il y a eu des failles » (…) « Je suis affirmatif dans le fait qu’aucun signe n’était apparu dans le dossier administratif de l’individu qui laisse penser qu’il puisse être radicalisé. Je vous le redis et je le dis hélas car si un signe était apparu, peut-être aurions-nous pu éviter cela » a-t-il tenté de se rattraper.

Une parole qui peine à convaincre à la vue des premiers éléments de l’enquête sur le profil de l’assaillant, plus qu’éloquents. En juillet 2015. Mickaël Harpon, converti à l’islam depuis une dizaine d’années, avait justifié devant des collègues l’attentat de Charlie Hebdo. Selon un rapport interne de la patronne de la direction du renseignement de la préfecture de police de Paris (DRPP) daté de samedi et révélé par France Inter, il aurait précisément déclaré : « C’est bien fait », suscitant l’inquiétude de collègues. Ces « signes de radicalisation » n’avaient toutefois pas été suivis d’autres alertes significatives. Ce document de quatre pages fait apparaître la complexité du profil de cet informaticien habilité « secret-défense » : un employé « bien noté » qui avait cessé de faire la bise à une collègue mais ne manifestait « aucune animosité envers les femmes ». Pour tenter d’éteindre la polémique, Christophe Castaner a appelé à ce que toute alerte liée à la radicalisation fasse désormais « l’objet d’un signalement automatique ». Le Premier ministre Édouard Philippe a lui, annoncé le lancement de deux missions sur la détection d’éventuels signes de radicalisation islamiste d’agents chargés de la lutte antiterroriste.

« Soit les éléments qu’on lui transmet ne sont pas les bons. Soit il parle trop vite »

Mais pour François Grosdidier, sénateur LR et co-auteur d’un rapport sur le malaise des forces de sécurité intérieur « c’est le dysfonctionnement de trop ». « Il faut remettre de l’ordre dans cette préfecture qui dysfonctionne depuis l’affaire Benalla et le maintien de l’ordre lors des manifestations des gilets jaunes » poursuit-il avant de s’interroger sur l’existence même de cette institution, régulièrement qualifiée « d’État dans l’État ». « Doit-on avoir une préfecture de police de Paris extérieure à la Direction générale de la police nationale (DGPN) ? Et une direction du renseignement de la préfecture de police de Paris (DRPP) autonome de la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure) ? ». Quant aux déclarations hâtives de Christophe Castaner après l’attaque, François Grosdidier relève que « ce n’est pas la première fois ». « Soit les éléments qu’on lui transmet ne sont pas les bons. Soit il parle trop vite ».

En effet, le 1er mai dernier, Christophe Castaner avait déjà créé une polémique en évoquant « une attaque » de l’hôpital de la Pitié Salpêtrière par des manifestants avant de faire son mea culpa deux jours plus tard. Des propos qui avaient conduit la gauche du Sénat à demander son audition. Sans succès cette fois.

« Je lui demanderai pourquoi il préfère communiquer, plutôt qu’informer »

« Je lui demanderai pourquoi il préfère communiquer, plutôt qu’informer. Parce que ce n’est pas la première fois ». C’est la question que lui posera, jeudi, la sénatrice écologiste, membre de la commission des lois, Esther Benbassa qui rappelle également l’affaire de Steve Caniço à Nantes « où il a dit qu’il n’y avait aucun lien entre l’intervention policière et la noyade de ce jeune ». C’est une manie » conclut-elle.

« Il y a un problème d’autorité chez Christophe Castaner »

« De l’imprudence » souligne Patrick Kanner qui déplore « une nouvelle fois, le décalage entre les premières déclarations du ministre et la réalité des faits ». Proche de Bernard Cazeneuve, le président du groupe socialiste du Sénat ne peut s’empêcher de comparer l’exercice du pouvoir de Christophe Castaner à celui de l’ancien ministre de l’Intérieur socialiste. « Quand on voit que la semaine dernière, un cinquième des policiers (27 000 sur 150 000 NDLR) étaient dans la rue, on se dit qu’il y a un problème d’autorité chez Christophe Castaner. Jamais, je n’ai ressenti une telle défiance sous Bernard Cazeneuve, qui avait une prudence de Sioux dans la gestion de sa communication ». Pour autant, Patrick Kanner n’appelle pas à la démission du locataire de Beauvau et préfère renvoyer la balle à l’exécutif. « C’est au gouvernement de savoir si la présence de Christophe Castaner en son sein représente une faiblesse ».

En attendant, le président du groupe LR de l’Assemblée nationale, Christian Jacob, a annoncé que son groupe était prêt à utiliser son « droit de tirage » annuel pour demander une commission d’enquête. Au Sénat, Gérard Larcher a indiqué « qu’en fonction des auditions (de cette semaine), on verra quelle suite sera donnée ».