Quand la tentation d’établir le lien entre Moscou et les Gilets jaunes prime sur le bon sens
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Infox : un média d’investigation russe prétend enfin détenir les preuves d’une collusion entre la Russie et le mouvement contestataire français des Gilets jaunes. Pourtant quelques petites vérifications permettent de debunker un scoop raté.

Existe-t-il un lien entre Moscou et le mouvement de contestation français des Gilets jaunes ? Nombreux sont ceux qui veulent y croire. Certains tentent même de le prouver. C’est le cas d’un média en ligne russe The Insider, spécialisé dans l’enquête et l’analyse. Plusieurs fois cité par Le Monde sur différents dossiers liés à la Russie, ce média publie, le 18 novembre, un article ayant pour titre : «Des documents confirment des liens des autorités russes avec des Gilets jaunes». Ni plus ni moins. Informations présumées exclusives, photocopies de documents confidentiels à l’appui, tout semble réuni pour un bon scoop. Mais entre erreurs factuelles et conclusions hâtives, cet article risque de décevoir les partisans de théories du complot. Décryptage.

La main de Moscou

Le site d’actualité russe écrit notamment que le chef du Comité des affaires internationales de la Douma (Parlement russe), Leonid Sloutski, a adressé en 2018 à des ambassades russes une demande de visas pour un certain nombre d’hommes et de femmes politiques européens. L’objet de la visite : la participation à des «négociations sur la réalisation de programmes et projets humanitaires et caritatifs de la Fondation russe pour la paix», lit-on sur les photocopies publiées par le média d’investigation. Quoi de plus naturel : la fondation, une ONG spécialisée dans la prévention de conflits nationaux, religieux et sociaux ainsi que la défense des droits de l’Homme, est présidée par Leonid Sloutski lui-même. Parmi ses invités, on compte des représentants de plusieurs nations européennes, comme l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et bien sûr, la France, celle-ci étant particulièrement bien représentée puisque selon The Insider, la Fondation russe pour la paix aurait ainsi invité, à ses frais, 25 personnes au total.

De ces 25 invités français mentionnés, l’article, au titre pour le moins racoleur, ne dévoile que deux noms : Michel Larive et Maxime da Silva. Tous les deux sont membres de La France insoumise (LFI), qualifiée par le média russe de «parti de gauche marginal», soit dit en passant. Selon The Insider, ces deux hommes seraient «connus comme participants et organisateurs du mouvement de protestation Gilets jaunes, qui organise régulièrement des émeutes en France». Le tout illustré par deux photos représentant Michel Larive et Maxime da Silva arborant évidemment un gilet jaune fluo.

A la grande déception d’un lecteur qui espérerait avoir plus de détails sur les liens présumés entre la Fondation russe pour la paix et les Gilets jaunes, l’histoire s’arrête là, et l’article se poursuit sur la participation des députés allemands de l’AfD également conviés à cette réunion en Russie. Donc les «liens des autorités russes avec des Gilets jaunes» se résument à une simple invitation de la part du chef du Comité des affaires internationales du Parlement russe destinée à un élu français et l’un de ses collaborateurs. Notons par ailleurs que Michel Larive occupe, entre autres, le poste de vice-président du groupe d’amitié franco-russe à l’Assemblée nationale.

Mais alors, que viennent donc faire les Gilets jaunes dans cette histoire ? Hormis le manque considérable de connaissances sur l’actualité politique française dont témoigne l’article – le mouvement qui bouleverse la France depuis un an n’ayant jamais eu de véritables organisateurs –, et l’amalgame fait entre les manifestations tous les samedis et les émeutes, The Insider insiste sur l’appartenance des deux insoumis aux Gilets jaunes… car ils les portent, ce que l’on voit clairement sur les photos. L’auteur de l’article semble ainsi ignorer qu’un bon nombre d’hommes et de femmes politiques et autres personnalités français ont enfilé au moins une fois le fameux vêtement couleur fluo : de Jean-Luc Mélenchon à Esther Benbassa, en passant par Nicolas Dupont-Aignan et Jean Lassalle, ce dernier l’ayant carrément porté à L’Assemblée nationale ! Mauvaise piste donc.

« Je soutiens les Gilets jaunes, pourtant ça ne fait pas de moi un émeutier »

Pour y voir plus clair nous avons contacté l’un des intéressés, à savoir le député LFI Michel Larive. Il a en effet confirmé avoir été invité par la diplomatie russe pour prendre part à un forum interparlementaire. «Bien entendu je soutiens les Gilets jaunes, pourtant ça ne fait pas de moi un émeutier. Je vais en Russie mais je ne suis pas proche du pouvoir russe. Je vais là où ma mission me porte. Il faut parler avec tous les peuples du monde, on doit avoir des relations avec tous les pays. Nous sommes la France, le pays de la diplomatie». L’élu insoumis a par ailleurs précisé que d’autres députés faisaient partie de la délégation française, comme par exemple le socialiste Jerôme Lambert. Lui aussi solidaire du mouvement jaune, son nom n’a pourtant pas été cité dans l’article sensationnaliste de The Insider.

Entre une « provocation » et une « mauvaise interprétation »

De son côté, la Fondation russe pour la paix a démenti tout lien avec les Gilets jaunes. Son président, le chef du Comité des affaires internationales de la Douma, a déclaré le 18 novembre que sa Fondation n’avait aucun rapport avec les manifestations en France. Leonid Sloutski a qualifié de telles allégations de «provocation». Selon l’homme politique russe, la Fondation russe pour la paix qu’il dirige collabore avec des centaines de personnes de différents pays, et les invite en Russie afin de mener un dialogue et trouver un terrain d’entente entre les peuples.

 

Interrogée à ce sujet par Sputnik, la porte-parole de la diplomatie russe Maria Zakharova a souligné que la Fondation russe pour la paix était d’abord et avant tout une organisation non gouvernementale. «Elle est assez active, une de nos plus anciennes organisations non gouvernementales. Ses représentants participent activement au travail des plateformes et forums qui réunissent des ONG à travers le monde», a-t-elle déclaré. Et d’ajouter : « Comment fait-on pour lier l’activité d’une ONG à la position de l’État ? Ça, je ne le comprends pas. Il me semble qu’il s’agit d’une mauvaise interprétation des événements et réalités». Des réalités dont The Insider, à l’origine de l’article sensationnaliste, semble peu soucieux de s’encombrer.