Quelle politique de déradicalisation ? (« Le Courrier du Parlement », 20 juillet 2017)
Partager

Les sénatrices Esther Benbassa et Catherine Troendlé ont publié en juillet un rapport intitulé « Les politiques de “déradicalisation” en France : changer de paradigme ». Concluant seize mois de travail, ce texte appelle à un changement complet de la prise en charge des personnes radicalisées.

Leur bilan d’étape, en février dernier, leur avait déjà permis de tirer le signal d’alarme. Cette fois-ci, les conclusions sont définitives et sans appel. Après 16 mois de travaux, plus de 40 auditions, 9 déplacements dont certains à l’étranger, les rapporteurs de la mission d’information « désendoctrinement, désembrigadement et réinsertion des djihadistes en France et en Europe » sont formelles : la politique de déradicalisation doit être revue. Dix propositions sont ainsi formulées, remettant en cause les actions entreprises depuis quelques années.

Revoir la méthode

Elles le rappellent avec le sourire, elles ne partagent pas la même sensibilité politique : l’une est écologiste, l’autre fait partie du groupe LR. Cependant, elles sont arrivées aux mêmes conclusions, dépassant ainsi les clivages. Le premier point d’accord consiste à refuser le terme de « déradicalisation ». « À l’étranger, où ça marche, le mot n’est pas utilisé. On parle d’exit programme, de désembrigadement. Et en plus cela coûte moins cher. » estime Esther Benbassa. Pour les deux sénatrices, il ne s’agit pas de déradicaliser, mais bien de réinsérer, de resocialiser, d’accompagner. Le problème n’est en effet pas d’enlever la croyance dans l’islam ; l’objectif doit être de réinsérer les personnes concernées, aussi bien dans leur famille que dans leur travail. Pour ce faire, les méthodes employées sont vivement critiquées par ce rapport. Deux axes en ressortent : l’approche n’est pas la bonne, et des abus sont constatés.

Premier point, le temps court, politique, n’est pas compatible avec la déradicalisation. Les sénatrices attendent du gouvernement une approche qui s’inscrive dans le temps long, et qui traite en profondeur les problèmes de radicalisation. Par ailleurs, les unités dédiées, dans les prisons, « rassemblent ceux qui se ressemblent », et ainsi compliquent le problème au lieu de le résoudre. D’une manière générale, le rapport remet en cause le traitement collectif des individus, et plaide pour une prise en charge individuelle et personnalisée. Dans ces unités en milieu carcéral, deux gardiens ont été ainsi poignardés par un homme en déradicalisation, qui confie aux autorités « J’ai fait du sport, de la musique, des maths, du dessin, c’était nul. » Ces unités dédiées en prison ont été remplacées fin 2016 par des unités d’évaluation. Mais d’autres sujets posent problème.

Il en est ainsi du centre de prévention, d’insertion et de citoyenneté (CPIC) de Pontourny, dont la fermeture est tout simplement recommandée par le rapport. Ce centre, qui coûte 2,5 millions d’euros par an, est sans pensionnaire depuis février 2017. Encore une fois, le traitement collectif est critiqué. En outre, les sénatrices pensent qu’un placement en milieu urbain, au coeur de la société, serait préférable pour la réinsertion des individus. « On les déracine à la campagne », s’insurge Esther Benbassa. La proposition numéro 3 demande par ailleurs de « renoncer à la généralisation » de ce type de centre. S’inspirant des expériences réalisées à l’étranger, notamment au Danemark, où elles se sont rendues, les deux sénatrices font figurer parmi leurs propositions l’expérimentation de dispositifs d’accompagnements sur mesure, individuels, en « ménageant un équilibre entre l’intervention sociale et les exigences de sécurité. » Il sera impossible de complètement « déradicaliser » ces personnes, rappelle Catherine Troendlé, il faut donc rester humble et modeste face à cette situation. Mais tout n’a pas été essayé. C’est pourquoi il est préconisé dans le rapport e mettre en réseau et de croiser les différentes expériences européennes. Les sénatrices affirment avec force l’exigence de pragmatisme qui doit selon elles primer. « Les expériences collectives n’ont pas porté leurs preuves, et d’autres pays qui ont misé sur l’individuel obtiennent des résultats. » énonce Esther Benbassa. Le cloisonnement français entre sécurité et réinsertion est aussi critiqué par ce rapport. « On peut faire de la réinsertion avec des exigences de sécurité. »

« Nous avons été des lanceuses d’alerte »

Autre point majeur de ce rapport sénatorial, la place et le rôle des associations de déradicalisation. Les élues parlent carrément d’un « business de la déradicalisation », dans lequel les associations affluent par centaines pour profiter de l’importante manne distribuée. 100 millions d’euros ont été débloqués sur 3 ans, qui sont distribués à des organismes prenant en charge la réinsertion des personnes radicalisées. Sauf qu’aucun objectif clair n’est défini, et la sélection des associations et des montants attribués n’est pas très transparente. Des entités luttant contre « l’emprise sectaire », ou encore une initiative de prévention à Sciences Po, école qui n’est pas connue pour son fort degré de fondamentalisme islamiste, touchent des ponts d’or sans contrepartie. Les sommes vont de 800 euros à 438 120 euros, pour une moyenne de plus de 100 000 euros. Les deux sénatrices parlent d’un « mystère » et critiquent ce « mystère dans lequel on ne sait plus qui fait quoi ». Elles rappellent aussi que 3 responsables d’associations ont aujourd’hui des démêlés avec la justice. « Elles sont beaucoup trop nombreuses. Nous devons privilégier la qualité à la quantité. Il faudrait mettre en place un appel d’offre national, avec des objectifs en nombre de personnes. Il faut aussi encadrer et évaluer les associations. », propose Esther Benbassa. Les deux auteurs du rapport sénatorial se présentent ainsi comme des lanceuses d’alertes sans le vouloir, qui ne recherchent pas le buzz mais l’efficacité de ces politiques. Face à des dérives constatées et importantes, elles tirent une nouvelle fois la sonnette d’alarme et en appellent au ministre de l’intérieur.

Pour traduire en actes leurs 10 propositions, les deux sénatrices ont demandées à être reçues par Gérard Collomb, ce qui n’a pas encore été fait. Elles insistent sur le fait qu’il est simple et rapide de changer de politique pour permettre une meilleure réinsertion des personnes radicalisées, et que leurs recommandations sont concrètes et peuvent rapidement voir le jour.

Ces conclusions sont fortes et la critique envers les politiques menées est frontale. Face à certaines « sollicitations, voire pressions, pour modifier le rapport », les deux élues se qualifient d’indépendantes et de libres. Pour elles, il est encore temps de changer les politiques de déradicalisation, mais l’urgence est réelle face au nombre important de Français qui devraient rentrer des zones de combats du Levant, 750, dont 450 mineurs.

[…]

Pour (re)lire l’intégralité de l’article du Courrier du Parlement, cliquer ici.