Sexisme en politique : changer « un monde fait par et pour des hommes » (Public Sénat, 12 février 2018)
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Sexisme en politique : changer « un monde fait par et pour des hommes »

Comment lutter contre les violences sexistes et sexuelles dans le monde politique ? Pour disséquer la question, Libération et la sénatrice Esther Benbassa ont investi le Palais du Luxembourg, vendredi.

Par Héléna Berkaoui

C’est au Sénat que la rédaction de Libération et la sénatrice CRCE, Esther Benbassa, ont organisé un forum sur le sexisme en politique. « Comment lutter contre les violences sexistes et sexuelles dans le monde politique ? » La question a été débattue autour cinq conférences dédiées, vendredi. Des discussions qui n’ont pu éluder ni l’enquête préliminaire pour viol ouverte contre Gérald Darmanin ni les révélations sur une plainte pour viol – classée sans suite en 2008 pour prescription –  visant Nicolas Hulot.

« Le sexisme est une donnée de notre quotidien professionnel »

Le monde politique n’a pas attendu l’affaire Weinstein pour que des scandales éclatent. L’affaire DSK et l’affaire Baupin avaient déjà mis en lumière ce genre d’agissements. Le mouvement #MeeToo et sa déclinaison française #BalanceTonPorc ont donné lieu à une libération de la parole qui a achevé de documenter les travers structurels qui perdurent dans ce milieu. Des cas de harcèlement sexuel dans des organisations telles que l’UNEF ou le Mouvement des jeunes socialistes, la mise en cause de certains parlementaires dans des affaires de violences sexistes ou sexuelles ont en effet émergé ces derniers mois.

« Dans ce monde du pouvoir, les hommes se permettent plus de choses qu’ailleurs, ça crée des prédateurs et ces prédateurs se croient au-dessus des lois », analyse Esther Benbassa. La récurrence de cas de violences sexistes et sexuelles en politique ne peut être étudiée sans considérer la place laissée aux femmes dans ce milieu, selon elle. « On a un gros travail pour bousculer et déconstruire la façon dont se fait la politique dans les clous qui sont les clous issus d’un héritage où les hommes ont été majoritaires et où le masculin continue de l’emporter », abonde la députée (FI), Clémentine Autain.

À la tribune, la cofondatrice de « Chair collaboratrice », Mathilde Julié-Viot, témoigne de son expérience. Collaboratrice parlementaire, elle a créé un site recueillant les récits de femmes victimes de sexisme en politique. « Le sexisme est une donnée de notre quotidien professionnel », raconte-t-elle, une manière d’exclure « les femmes de manière durable ». « La forte hiérarchie existant entre élus et collaborateurs – et donc a fortiori entre élus et collaboratrices, doublée de la faible part de femmes élues » participent d’un « sentiment d’impunité », explique-t-elle. Entre autres solutions, Esther Benbassa estime qu’il : « faudrait des instances d’écoute et de sanctions » au sein des assemblées d’élus.

La parité réelle : un premier pas vers plus d’égalité 

Dès lors, comment endiguer ce phénomène ? Sandrine Rousseau, fondatrice de l’association « Parler » et ancienne secrétaire générale adjointe d’Europe écologie les Verts avance quelques pistes. « Il y a tout un tas de modes de scrutin qu’il y aurait à revoir pour favoriser l’arrivée des femmes dans la sphère politique et du coup faire reculer les violences parce qu’on diminuerait le pouvoir des hommes et cette espèce d’impunité », développe Sandrine Rousseau.

La loi de mai 2013 a par exemple permis une avancée sur la parité dans les assemblées d’élus locaux en modifiant les modes de scrutins (en élisant des binômes composés d’une femme et d’un homme). Un système qui devrait être étendu aux élections qui reposent sur un scrutin uninominal comme les législatives, selon elle. Grâce à ce mode scrutin, entre 2011 et 2015, le pourcentage de femmes dans ces assemblées est passé de 13,8 % à 50,1 %. Une étude publiée par le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes en février 2017 démontrait qu’en dépit de cette loi les femmes restaient souvent exclues des fonctions exécutives dans les assemblées d’élus locaux.

« La politique est un exercice de tribun et le tribun est un homme »

« Il faut qu’on nous donne plus la parole, qu’on nous la laisse surtout, qu’on ne bavarde pas dans les travées quand on parle, qu’on nous laisse poser des questions», poursuit Esther Benbassa. Au-delà de la présence des femmes en politique, se pose aussi la question du sexisme et du rapport qu’entretiennent les politiques avec le « beau sexe ». Au cours de la journée, les témoignages d’épisodes sexistes s’enchaînent. « La politique a une particularité, c’est un monde qui a été fait par les hommes, pour les hommes », explique en amont Esther Benbassa.

« Ce qu’on a à inventer c’est comment être une femme en politique », renchérit Clémentine Autain. Elle observe que « les premières générations de femmes qui sont entrées en politique » adoptaient des « codes masculins ». Ségolène Royal a été la première à casser les codes en affirmant « sa féminité haut et fort et sa maternité ». Une féminité toujours compliquée à assumer au vu des réactions qu’elle peut susciter. Alors ministre du Logement, Cécile Duflot avait été sifflée par des parlementaires parce qu’elle portait… une robe à fleurs.

« Des codes très virils de rapport de force sont installés dans la vie politique »

« Des codes très virils de rapport de force sont installés dans la vie politique », constate Clémentine Autain. Dans l’imaginaire collectif, « la politique est un exercice de tribun et le tribun est un homme ». Et le diable se cache dans les détails. Plusieurs intervenantes confient avoir eu des problèmes à se faire entendre au sens propre comme au sens figuré. « À l’Assemblée nationale, les micros sont des micros qui sont calés sur des voix masculines », explique Clémentine Autain.

Un détail pas si négligeable quand on observe le temps de parole des femmes politiques dans l’hémicycle. Une vidéo du média Brutpublié en juillet 2017 faisait état de l’écart édifiant du temps de parole entre les femmes et les hommes à l’Assemblée nationale. Si les femmes occupent désormais 38,8 % des sièges, leur temps de parole en séance représentait seulement 3,58 % au début du mois juillet 2017.

Les hommes ne se sentent pas concernés

La question de l’écoute se pose et à cet égard la composition de l’assemblée réunie pour ce forum interroge : beaucoup de femmes (3 hommes sur près de 30 intervenants au total) – comme c’est souvent le cas lors des colloques organisés sur ce sujet – des militantes, des élues écologistes, socialistes et une députée de La République en marche. Pourtant Esther Benbassa, qui a co-organisé ce forum, assure que des invitations ont été envoyées à de nombreux hommes politiques et aussi aux déontologues du Sénat qui ont décliné, invoquant leur devoir de réserve.

« Ils attendent que ça passe », confie une des organisatrices qui regrette que les hommes politiques ne se sentent pas concernés. Le fait qu’aucun membre de la droite ne se soit déplacé est révélateur, selon elle. « Ça ne veut pas dire qu’il y a moins de sexisme à droite mais seulement que ces questions sont plus difficiles à aborder dans leur camp », affirme l’organisatrice.

Ce qui a changé depuis l’affaire DSK

« Un troussage de domestique ». L’expression lâchée par le fondateur de l’hebdomadaire Marianne, Jean-François Kahn, avait déclenché une levée de boucliers, peu de temps après l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn. Six ans plus tard, la présidente de la fondation des femmes, Anne-Cécile Mailfert, salue « une évolution dans le traitement médiatique ». Mais un bémol d’actualité arrive très rapidement : le traitement de l’affaire Gérald Darmanin et celle de Nicolas Hulot.

Le ministre de l’Action et des Comptes publics est visé par une plainte pour viol. Le « passé trouble » de la plaignante a d’ailleurs été exposé dans les colonnes du JDD. « Il ne faudrait pas qu’à la suite des affaires qui concernent le ministre Gérald Darmanin ou Nicolas Hulot, il y ait un deux poids deux mesures par rapport à d’autres faits », avance Anne-Cécile Mailfert en évoquant la démission express de trois ministres du Modem suite à une enquête sur des emplois fictifs.

« Je ne me substitue pas à la justice mais par contre ce que je sais c’est qu’il y a la présomption d’innocence d’un côté mais il y a aussi une présomption de vérité de l’autre côté et cette présomption de vérité elle doit être respectée », abonde Sandrine Rousseau. À la tribune, Anne-Cécile Mailfert s’étonne que Gérald Darmanin ait été ovationné dans l’hémicycle suite à une plainte pour viol. Un réflexe collectif qui lui fait dire qu’il « y a peut-être une mauvaise prise en compte de la gravité de ces faits ».

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