Esther Benbassa : «Déradicalisation : il faudra se donner les moyens» (« La Dépêche du Midi », 10 novembre 2017)
Partager

Esther Benbassa : «Déradicalisation : il faudra se donner les moyens»

Terrorisme – Esther Benbassa, sénatrice CRCE de Paris

Avec une autre sénatrice, Catherine Troendlé (LR), vous êtes l’auteur d’un rapport très critique sur les premières tentatives de déradicalisation dans notre pays. Que pensez-vous de l’intervention d’Emmanuel Macron ?

Ce qui vient de dire Emmanuel Macron est assez peu précis. Il tente une distinction entre les rapatriés, ceux qui rentrent seuls et ceux qui seront jugés en Irak… Là, il me semble que le président n’a pas bien pris en compte la réalité de la justice dans un pays comme l’Irak où la peine de mort est appliquée. Je suis très étonnée. à mon sens, laisser certaines personnes aux mains de la justice irakienne, c’est se débarrasser à bon compte d’un fardeau encombrant. Par ailleurs, il préconise un suivi psychologique et médical pour tout enfant qui rentre de la zone irako-syrienne. Or, c’est déjà le cas. Tous les enfants qui reviennent de ce théâtre de guerre sont systématiquement suivis. Enfin, le président explique que pour ce qui concerne le retour des femmes avec enfants, il faut un examen au cas par cas, et là nous sommes d’accord.

Que faut-il faire alors avec ces femmes avec enfants qui reviennent d’un séjour en Syrie ou en Irak ?

Parmi ces femmes, il y a très peu de combattantes, très peu qui ont véritablement pris les armes. Certaines sont allées là-bas pour pouvoir vivre leur islam d’une manière qu’elles croyaient plus authentique, d’autres pour suivre un compagnon, ou pour trouver l’homme idéal, le héros, le combattant. Il faut savoir que désormais, pour beaucoup de ces femmes, ce partenaire a été tué au combat. Elles se retrouvent seules avec deux ou trois enfants.

Certains proposent de séparer mères et enfants à leur retour…

Non, ce n’est pas une bonne idée. Évidemment, cela dépend du degré d’implication dans la guerre que ces femmes ont eu, mais à partir du moment où elles n’ont été en aucun cas impliquées dans les préparatifs ou dans l’exécution des actes de guerre ou de terrorisme, il faut les laisser avec leurs enfants qui sont en général en bas âge entre 1 et 5 ans : la séparation, en envoyant par exemple les enfants «à la DDASS» reviendrait à préparer des bombes ambulantes pour plus tard. Il faut au contraire mettre en place un dispositif de prise en charge familial avec un accompagnement pluridisciplinaire : psychiatre, psychologue, assistante sociale, éducateur… La Protection judiciaire à la jeunesse doit jouer son rôle. Il faut aussi impliquer d’autres membres de la famille et placer ces femmes et leurs enfants dans des appartements éducatifs : la préservation du cadre familial est essentielle dans la procédure de réinsertion. Il s’agit de donner ensuite à ces personnes les moyens de se réinsérer avec une formation, des stages, un emploi et un cadre scolaire pour leurs enfants. Nous nous basons sur les expériences que nous avons vues pratiquées à l’étranger. Mais il faut y mettre les moyens financiers.

Faut-il regrouper ces familles ?

Surtout pas. Nous avons bien vu, lors de notre enquête, les effets désastreux lorsqu’on regroupe dans un même lieu des personnes radicalisées pour les déradicaliser ! Cela donne de très mauvais résultats. Nous avons constaté ce qui s’est passé au centre de déradicalisation de Pontourny : cela a été un échec et il a fallu fermer cet endroit.

Et quel sort faut-il réserver aux hommes ?

S’ils ont été des combattants, alors il faut les juger. Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup d’hommes qui soient allés sur place pour ne pas se battre. Quoi qu’il en soit, à leur retour, dans le cadre de leur suivi, ils devront être traités selon le degré de violence de leur engagement.

 

Pour (re)lire l’intégralité de l’article de la Dépêche du Midi, cliquer ici.