Les sirènes du 13 novembre, je les entends désormais tous les jours (Le Plus, 13 novembre 2016)
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LE PLUS.

« Esther Benbassa, sénatrice du Val-de-Marne, était à Paris le soir du 13 novembre 2015. Une année à beau s’être écoulée, elle entend toujours le bruits cauchemardesque des sirènes qui ont retenti sous sa fenêtre cette tragique nuit. Son livre, « Vendredi Noir et nuits blanches » est paru le 2 novembre aux éditions JC Lattès. En voici un extrait.

Le soir du 13 novembre 2015, malgré la saison automnale, le fond de l’air est printanier. Nos fenêtres sont ouvertes. Nous avons renoncé à aller au cinéma à la séance de 22h. Nous lisons tranquillement, bercés par les bruits habituels de la rue des vendredis soir. Le week-end, le boulevard Richard-Lenoir revêt ses habits de fête. Chants entrecoupés de cris, conversations bruyantes, rires confondus en un brouhaha lointain s’invitent dans l’appartement, ce qui est loin d’être désagréable.

Cette atmosphère ordinaire et paisible est d’un seul coup rompue par le cri des sirènes. Symphonie sinistre qui va durer presque toute la nuit. L’angoisse point, monte en flèche. Rien n’arrête ce vacarme. On a beau refermer les fenêtres, on continue de l’entendre à l’intérieur. Dans un geste quasi automatique, nous allumons la télévision.

Nous habitons à quelques encablures du Bataclan.

Notre boulevard, transformé en mémorial 

La tuerie de Charlie, qui s’était déroulée neuf mois plus tôt, tout près de notre immeuble, nous avait déjà frappés en plein visage, comme le reste des Français, mais de façon peut-être plus forte, plus vive, plus immédiate. Elle avait transformé notre boulevard en mémorial.

Depuis des mois, le souvenir amer et tragique de ces attaques ayant visé des journalistes voulant continuer à penser librement, selon leurs propres convictions, leur vision de l’islam, ce souvenir était perpétué, constamment ranimé par toutes ces fleurs, bougies, morceaux de tissu, mots d’empathie déposés là, partout.

Ce mémorial libre et spontané, à ciel ouvert – comme celui de l’Hyper Cacher, devant lequel j’avais moins l’occasion de passer en raison de mon éloignement géographique – rappelait l’inadmissible horreur. Sans doute disait-il aussi, ce mémorial, que non seulement cela était inadmissible, mais que cela ne devait plus jamais se produire.

La grande manifestation populaire du 11 janvier 2015, au lendemain de ces massacres, avait porté, au moins symboliquement, le même message.

Les attentats se suivent, se répètent, s’amplifient

Le « Mal » idéologique connaît un nouveau pic. Les attentats se suivent, se répètent, s’amplifient. Et rien, ni mémorial, ni leçon de l’histoire, ne semble pouvoir en arrêter la marche. Les premières images sur les écrans de télévision de ce drame d’une violence rare, insoutenable, démentirent une fois de plus, dès ce 13 novembre au soir, mon reste de foi dans les symboles et les leçons de l’histoire.

Aucun symbole, aucune leçon, ne tient face à la dynamique propre du phénomène terroriste. Celui-ci se nourrit à des sources diverses et complexes. Il exige de commencer par en saisir les mobiles et les mécanismes obscurs, pour tenter d’agir ensuite, par différents moyens. Sans se départir jamais d’une grande humilité.

Pendant des heures littéralement scotchés à notre écran, nous tentions d’abord de savoir ce qui s’était passé. Nous n’essaierions qu’ensuite de comprendre ces massacres ayant frappé Paris, là où la jeunesse s’amuse, et à Saint-Denis, à deux pas du Stade de France. Une fascination morbide paralysait sur le moment toute pensée, comme s’il fallait voir et revoir ces images défilant devant nos yeux à la fois pour exorciser la peur et pour prendre, s’il était possible, l’exacte mesure de ces horreurs perpétrées par des êtres humains contre d’autres.

Qu’est-ce qui les avait donc guidés et poussés à déchirer avec une telle cruauté le tissu de notre humanité commune ?

Les images de l’attentat tournent en boucle

Les sirènes du 13 novembre, je les entends désormais tous les jours. Elles me font encore sursauter. Je pense immédiatement à une attaque terroriste. Elles m’en rappellent d’autres. Lorsque je vivais en Israël, elles m’angoissaient de la même façon. De peur, je restais prostrée dans un coin et me bouchais les oreilles.

Plus tard, dans mon imagination, elles évoqueraient la mort violente, la fureur, le chaos, la fin des temps. Des familles entières tétanisées devant leurs postes de télévision, tandis qu’on appelle les proches pour savoir s’ils n’ont pas été atteints. Des visages fermés, l’anxiété de l’attente de nouvelles qui tardent toujours trop. Une solidarité qui se forme bientôt à travers le pays.

Pendant des jours, les images de l’attentat tournent en boucle, s’y ajoutent celles des enterrements, des familles éplorées. Puis, « habitués » qu’ils sont à cette violence, les Israéliens recommencent à sortir, à fréquenter cafés, terrasses et spectacles. Jusqu’à la prochaine attaque.

Une envie irrépressible de vivre s’impose face à la cruauté de la mort qui rôde, laissant s’installer un régime extrême, aux pratiques liberticides, justifiées par une invocation permanente de la nécessaire union nationale face à l’ennemi.

Ce texte est extrait du dernier ouvrage d’Esther Benbassa, « Vendredi Noir et nuits blanches » (Ed. JC Lattès). »

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